Ce matin je me suis réveillé tôt, plus tôt que d’habitude. Aujourd’hui est une journée étrange, je le sais, je le sens. Je le sens au calme presque inquiétant qui plane dans la maison. Au premier étage, mes parents discutent à voix basse et phrases courtes, dans la cuisine, mon frère prend le petit-déjeuner en lisant USA Today. Les pages des résultats de la NBA sont posées sur la table entre les corn flakes et les pancakes qu’il a préparé. Il neige beaucoup plus que les jours précédents, et le soleil qui se réverbère dans la blancheur d’Atherton Street, inonde de lumière le living-room.
20 décembre 1989. J’ai sept ans depuis deux mois et six jours, nous vivons à Boston depuis un an et vingt-quatre jours. Aujourd’hui nous avons prévu de passer la journée chez des amis Roumains de mes parents qui viennent de s’installer à Boston, ils ont des enfants de l’âge de mon frère et moi. Je sais que ces journées passées entre Roumains exilés sont vitales pour mes parents, surtout pour ma mère pour qui c’est l’occasion de laisser libre cours à ses talents culinaires, à son goût des plaisanteries incompréhensibles pour ceux qui n’ont pas vécu en Roumanie, ces journées sont aussi celles des souvenirs et anecdotes interminables au sujet des années de lycée et de faculté, ces années où il faisait bon vivre à Bucarest et pendent lesquelles elle était si heureuse. Elle, d’ordinaire silencieuse, parle, parle, parle de ce bonheur que jamais, je crois, elle ne retrouvera.
Je rejoins Ilan, mon frère, dans la cuisine. Ensemble nous parlons toujours en roumain, Ce faci, ai casut din pat ? (Tu es tombée du lit ?). Mon frère n’a pas l’habitude de me voir si matinale, et comme d’habitude il me charrie, cette habitude m’a un peu rassurée aujourd’hui. Je lui demande si le journal de ce matin en parle. Il regarde les pages International, il y a un article « 19 décembre 1989, des émeutes soulèvent les grandes villes roumaines, le pouvoir de Ceausescu n’a jamais été aussi affaibli. Après les Polonais, c’est autour des Roumain de dire Non au communisme ».
Mon frère me dit que ce qui se passe là-bas est grave et que nos parents sont inquiets, ils n’ont pas dormis de la nuit et on essayé de joindre, par téléphone, notre famille à Bucarest, sans succès puisque les lignes téléphoniques sont coupés, comme notre pays, coupé, déchiré, mais tellement près de voir, enfin, s’accomplir ce pourquoi mes parents et tant d’autres Roumains se sont battus au sacrifice de leur confort matériel et pour beaucoup de leurs vie.
Je n’ai pas faim et je regarde mon frère, si différent de moi, il a quatorze ans, un jeune homme sérieux pour qui notre départ de Roumanie a été une déchirure inaugurale marquant une vie dans laquelle il a décidé de ne plus s’attacher aux gens, aux lieux, aux odeurs. Il avance guidé pas le profond sentiment d’une trahison inexpliquée, d’un paradis perdu auquel mes parents l’ont enlevé, et puis cette idée que la Liberté n’est qu'une aliénation parmi d’autres. Dans le catalogue de ses malheurs et de ses non-dits il sait que jamais rien ne lui rendra la paix des soirées passées avec ma grand-mère qui nous dorlotait et nous apprenait de vielles chansons Yiddish dans cette jolie maison-carapace où le temps ne passait jamais comme partout ailleurs.
Nos parents nous rejoignent dans la cuisine. Ils se servent du café et nous regardent en essayant de deviner ce qui nous passe par la tête. Dans ma tête il y a les images de CNN que nous avons regardé la veille, les tanks dans Bucarest détruite, cette ville que mes parents n’ont pas reconnu, les yeux de ma mère qui s’embuaient, son soudain départ du living et puis son retour précipité lorsque mon frère crie Ils tirent sur la foule devant l’Université d’Architecture. Nu se poate, mais si maman, cela se peut : les étudiants se mettent devant les tanks et c’est Tian an Men qui est dans nos esprits.
Mon frère replie soigneusement le journal, le pose sur le bord de la table comme pour tenter mes parents à le lire, à lire l’article « Scènes de guerre à Bucarest »… Mais ils n’ont pas le cœur à lire, lire demande déjà beaucoup trop de concentration pour leurs esprits en ébullition. Ilan essaye de dire quelque chose mais mon père lui coupe la parole : mes parents veulent discuter avec nous. Ils sont inquiets, pas de nouvelles de là-bas sauf au travers des médias et de leurs folles rumeurs, c’est trouble, agité, contradictoire, blocus de Bucarest, coup d’Etat, que des évidences que nous connaissons déjà mais que nous écoutons dans le silence de ceux qui, ébahis, découvrent une réalité exotique. Mais pas d’inquiétudes irraisonnées, dans la journée ou au plus tard cette nuit nous réussirons à les joindre malgré les neuf heures de décalage horaire et les dix milles kilomètres qui nous séparent et nous épargnent le chaos de notre pays. Oui, pas d’inquiétudes, nous disent-ils, comme pour susciter en nous l’assurance qu’ils n’ont pas.
Je leur demande si c’est la guerre, et si nos tantes et nos grands-parents sont en danger. Le concept de guerre était pour moi très flou, je savais seulement que c’est toujours synonyme de mort et de rupture définitive dans le continuum des vies de chacun. Mon père me dit que ce n’est pas une guerre mais plutôt une guérilla civile, avec des affrontements sporadiques entre plusieurs factions, celles des putschistes et celles des affidés de Ceausescu. Je sombre dans une réflexion approximative sur les conséquences comparées d’une guerre et d’une guérilla urbaine. Je décide que la guérilla est moins grave que la « vrai guerre », mais alors pourquoi les Roumains s’entretuent ? Malak, me dit ma mère, c’est compliqué mais tu sais bien que Ceausescu est un dictateur infecte et mégalomane, les gens se sont révoltés, parce que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. Ceausescu. Je me souviens, que quelques mois avant notre départ de Bucarest, j’avais été désignée par mon Jardin d’enfants pour représenter l’ensemble des pionniers de la ville lors d’une journée dédiée au Conducator. J’ai chanté pour Ceausescu une comptine populaire. Ma mère a considéré cet événement, très excitant pour moi, comme un affront suprême. Cela a été pour beaucoup dans la décision précipitée de quitter la Roumanie.
Il est 10 heures du matin, et la neige a cessée d’asseoir sa belle robe de mariée sur notre rue, notre maison et notre petit drame mêlé de culpabilité, celle d’être ici et pas avec ceux qui, de l’autre côté de l’Atlantique au confins de l’Europe brisent le cercle vicieux de soixante années d’humiliations.
« Pour Votre Liberté et pour la Notre » disait la pancarte que portait une jeune fille dans les rues de Bucarest.
Le téléphone sonne, mon père décroche, c’est la voix de Marinela qui retentit dans notre cuisine. Les amis chez lesquels nous devons nous rendre aujourd’hui veulent savoir si ce n’est pas plutôt eux qui peuvent venir chez nous, ils n’ont pas fermer l’œil depuis deux jours et veulent sortir de chez eux, le trajet en voiture pour nous rejoindre sera une façon de se changer les idées. Bien sûr. Mais chez nous l’ambiance n’est pas très gaie, la tendance est plutôt à l’affolement paisible, mais à plusieurs peut-être que l’angoisse s’apaisera. Et puis il faut faire la cuisine, précise ma mère. Faire la cuisine, pour ma mère, a toujours été une forme d’exutoire et une manière de communier avec les saveurs transmises par ma grand-mère.
Je ne tiens pas en place, j’allume la télévision pour regarder CNN et le fil continu des événements qui se bousculent dans le Monde. Mais pour moi, aujourd’hui, le Monde se résume à un pays de vingt-trois millions de femmes et d’hommes. Je suis toujours mue par le désir de comprendre le ressenti de ceux qui sont là-bas. Peut-être qu’une des huit équipes de CNN présentes sur place, aura la merveilleuse idée d’interviewer mes grands-parents ou mes tantes : « Comment vivez-vous ces événements ? Le Monde vous écoute, allez-y parler bien devant la caméra. »
Je m’habille en écoutant un haut gradé de l’Armée dire que « oui, bien sûr l’Armée se solidarise avec le peuple ». Et puis des gens vivant dans des villes proches de Timisoara et Bucarest disent entendre le bruit des canons tirés par les tanks, alors qu’ils sont éloignés de plusieurs kilomètres du théâtre des combats armés. Les enfants ont peur et puis ils se sentent isolés, il n’y plus d’approvisionnements, plus d’essence, surtout.
Je descend les escaliers, cours vers la sortie de la maison sans mettre mes bottes et au milieu du jardin, dans la neige jusqu’au genoux, je fais le vide dans mon esprit, j’occulte les bruits des voitures et des enfants qui jouent. Je veux du silence, je lève les yeux au ciel, il neige à nouveau, je suis tendue vers ce que je ressens. Et puis tout à coup, j’entend, moi aussi, le bruit des canons, d’abord sourds et puis progressivement plus définis, tranchants l’air vif, nets. Malak come here. Maman, j’entend les coups de canon, je t’assure, viens écouté, d’où je suis il n’y a pas de doute, j’entend Bucarest. Ma mère sort sur le pas de la porte, elle a froid et fume une cigarette, mais Malak, tu ne peux pas entendre les canons, tu te rend compte quand même que nous sommes à plus de dix milles kilomètres de la Roumanie, tu te fais de idées, voilà tout. Bon rentre maintenant, il fait froid et puis je vois que tu n’as même pas de bottes. Mais maman, je sais bien ce que j’entends, les canons tonnent fort, si fort que leur bruit me parvient. Mais, vient ici ! Tu les entendras toi aussi. Ma mère pleure et moi j’entends d’autres coups de canon qui résonnent en moi, moi qui résonne avec Bucarest, mon enfance. Demain, au même endroit, je suis persuadée que je pourrais entendre ma grand-mère répondre à Jack Larkin sur CNN.